Toucher un cheval : que perçoit-il de notre contact ?

Nous touchons beaucoup les chevaux, pour les saluer, les rassurer, les récompenser. Pour les panser, les préparer, les féliciter. Pour leur témoigner notre affection, parfois simplement parce que nous éprouvons le besoin d’être près d’eux. Le geste nous paraît si familier que nous ne nous demandons pas toujours ce qu’il représente pour celui qui le reçoit. Lorsque ma main se pose sur l’encolure d’un cheval, que perçoit-il exactement ? Une caresse ? Une pression ? Une présence ? Une intrusion ? Est-ce la même chose pour tous les chevaux, dans toutes les situations et avec toutes les personnes ? Oui… Quand les questions affluent, quelles réponses apporter ?

Les recherches scientifiques consacrées aux interactions tactiles entre humains et chevaux invitent à regarder ce geste quotidien avec attention et à envisager de la complexité là où les choses nous semblent aller de soi.

Une caresse n’est pas une information unique

Le toucher est parfois présenté comme une sorte de langage universel entre l’humain et le cheval. Pourtant, les expériences disponibles référencées montrent que la réponse du cheval dépend de nombreux paramètres.

En 2018, Janczarek et al. ont étudié les réactions de 30 chevaux alors qu’ils étaient caressés sur différentes régions du corps. Pendant les séances, les chercheurs ont enregistré à la fois le comportement, la fréquence cardiaque et la variabilité de la fréquence cardiaque. Comme on peut le prévoir, les chevaux n’ont pas réagi de manière identique selon la région touchée. Les auteurs ont observé des réponses différentes lors de caresses de la tête, du cou, du tronc, des membres antérieurs et postérieurs. Les auteurs concluent notamment que le fait de caresser la tête pouvait avoir plutôt des effets favorables, tandis que le contact sur le tronc devait être abordé avec davantage de précautions. Les réponses variaient également selon le type et le sexe des chevaux. Autrement dit, il n’existe pas une caresse abstraite que le cheval recevrait toujours de la même manière. Le toucher n’est pas une catégorie sensorielle homogène. La zone corporelle sollicitée, la nature du contact et le contexte de l’interaction peuvent modifier la réponse du cheval. Rien n’est simple et beaucoup de paramètres peuvent faire varier la réception du toucher par le cheval : la main (à qui elle appartient), la pression exercée, la durée de la caresse, la trajectoire du geste et bien entendu la partie précise du corps du cheval qui reçoit cette stimulation. Cela paraît évident mais cette évidence a une conséquence importante : lorsque nous pensons « je caresse mon cheval », nous décrivons notre intention. Nous ne décrivons pas ce que le cheval éprouve. Une revue de la littérature sur les interactions humain-cheval relève notamment des différences physiologiques selon les régions caressées et souligne que les préférences semblent varier selon les individus et les relations entre individus. Cela permet de déconstruire une idée très répandue : « une caresse est forcément agréable pour un cheval. » Ce n’est pas si simple, si l’on en croit la science.

Le toucher dépend aussi de celui qui touche

Une deuxième variable importante vient encore compliquer les choses : la personne qui touche le cheval.

En 2020, Scopa et al. ont étudié les réponses physiologiques de chevaux lors d’interactions avec des humains, familiers et non familiers. Leur protocole comportait notamment une phase sans interaction, une phase durant laquelle l’humain était simplement présent à proximité, puis une phase de contact physique sous forme de grooming. Les chercheurs ont enregistré l’activité cardiaque des chevaux et analysé la variabilité de leur fréquence cardiaque (HRV), un indicateur de l’activité du système nerveux autonome. Leurs résultats montrent que la familiarité avec l’humain peut modifier la réponse du cheval au contact. Lors du grooming, certaines mesures de HRV indiquaient une réponse compatible avec un état plus relaxé lorsque le cheval était manipulé par une personne familière, notamment lors du contact sur le côté droit. Il faut cependant éviter une interprétation trop rapide. L’étude ne démontre pas que le cheval « aime les caresses de son humain » au sens où nous l’entendrions spontanément. Elle montre que la familiarité avec la personne et la nature de l’interaction sont associées à des différences dans les réponses physiologiques du cheval. Cette nuance est importante. Elle insiste sur le fait que le toucher n’est pas indépendant de la relation. La main ne représente pas nécessairement la même chose lorsqu’elle appartient à quelqu’un que le cheval connaît depuis des années ou à une personne qu’il rencontre pour la première fois. Avant même que cette main ne touche son corps, le cheval possède déjà des informations sur la personne qui s’approche de lui.

Et si le cheval pouvait décider ?

Il est temps de poser une question encore plus radicale. Que se passe-t-il si nous ne décidons pas nous-mêmes que le contact aura lieu ? C’est précisément la question explorée par Sarrafchi, Lassallette et Merkies dans une étude publiée en 2025. Les chercheurs ont travaillé avec dix chevaux de thérapie et ont comparé deux situations.

Dans la première, le cheval était attaché et l’humain pouvait le toucher selon un protocole défini à l’avance : différentes parties du corps étaient successivement caressées, tapotées ou grattées. Dans la seconde, le cheval était libre. L’humain restait au centre de l’espace et ne pouvait toucher le cheval que si celui-ci venait suffisamment près pour permettre le contact.

La différence est considérable. Dans un cas, l’humain contrôle l’accès au corps du cheval. Dans l’autre, le cheval dispose d’une possibilité de s’approcher ou de rester à distance. Les comportements observés n’étaient pas les mêmes. Dans la situation de contact imposé, les chevaux manifestaient davantage certains comportements — notamment des comportements oraux, de l’agitation et des battements de queue. Cela ne permet pas pour autant de conclure que les chevaux « refusaient les caresses ». Les chercheurs n’ont pas mesuré une préférence abstraite pour ou contre le contact. Ils ont observé des comportements différents dans deux conditions expérimentales différentes, mais leur étude permet quelque chose de très intéressant : elle introduit le choix du cheval dans l’équation.

Du contact au choix

Nous avons tendance à considérer le toucher comme une action de l’humain sur le cheval. Je touche le cheval. Le cheval reçoit mon geste. L’étude de Sarrafchi nous oblige à envisager une autre configuration. Je m’approche. Le cheval peut s’approcher à son tour — ou ne pas le faire. Je tends la main. Il peut rester là, se déplacer, revenir, s’éloigner, sentir. Le contact n’est alors plus seulement quelque chose que je fais au cheval. Il devient quelque chose qui se construit entre deux individus. C’est ici qu’intervient la notion d’agency, très utilisée dans les recherches contemporaines sur le bien-être animal : la capacité d’un animal à exercer un certain contrôle sur ce qui lui arrive et à agir sur son environnement. Il serait tentant de traduire immédiatement cette idée par le mot « consentement », mais le parallèle avec le consentement humain possède ses limites. Un cheval ne peut pas nous expliquer verbalement son choix et les comportements d’approche ou d’évitement ne constituent pas, à eux seuls, un langage parfaitement univoque. En revanche, nous pouvons observer une chose beaucoup plus concrète : le cheval peut parfois disposer de davantage ou de moins de contrôle sur la possibilité même de l’interaction. Cette différence semble avoir des conséquences sur son comportement.

Alors, comment savoir si un cheval apprécie notre contact ?

Question difficile. Nous avons envie de traduire immédiatement ce que nous voyons. Un cheval baisse la tête : il est détendu. Il reste immobile : il apprécie. Il ferme les yeux : il aime. Il se rapproche : il demande une caresse. Mais aucune de ces observations, prise isolément, ne permet de connaître avec certitude l’état émotionnel du cheval. C’est précisément pour cette raison que les chercheurs combinent différents indicateurs : comportement, fréquence cardiaque, variabilité de la fréquence cardiaque ainsi que d’autres paramètres physiologiques. Même la fréquence cardiaque doit être interprétée avec précaution. Une variation physiologique ne possède pas une signification émotionnelle unique. Une augmentation ou une diminution de l’activation peut dépendre du contexte. Le cheval nous oblige donc à renoncer à une traduction trop facile de ses comportements. Observer n’est pas deviner. Observer, c’est regarder plusieurs indices, dans leur contexte, et accepter parfois de ne pas savoir exactement ce que l’autre ressent.

Apprendre à regarder avant de toucher

Peut-être est-ce finalement la principale leçon de ces recherches. La question n’est pas seulement : « Comment bien caresser un cheval ? » Elle pourrait être : « Comment savoir si le cheval souhaite poursuivre l’interaction ? » Cela change la perspective. Avant de poser la main, nous pouvons observer l’approche. Pendant le contact, nous pouvons observer les changements de posture, les déplacements, l’orientation du corps, les mouvements de la tête, les oreilles, la queue, la tension musculaire et les éventuels comportements d’évitement.

Le plus important, surtout, c’est que nous pouvons regarder la séquence entière plutôt qu’un signe isolé. Le cheval s’éloigne-t-il avant de revenir ? Reste-t-il à proximité ? Cherche-t-il activement le contact ? Modifie-t-il son comportement lorsque nous changeons notre manière de le toucher ? Le contact est-il interrompu lorsqu’il manifeste des signes d’inconfort ? Être à l’écoute de ce que l’on observe et de ce que l’on perçoit et ressent. Pouvons-nous laisser suffisamment de place au cheval pour que sa réponse ait réellement une influence sur ce qui va se passer ensuite ?

Toucher : une action ou une conversation ?

Bien sûr, les études scientifiques ne nous disent pas tout de ce qui se joue dans une interaction tactile entre un humain et un cheval. Elles nous révèlent néanmoins quelque chose d’intéressant : le cheval ne semble pas répondre au toucher comme à une stimulation isolée. Sa réponse dépend de l’endroit où nous le touchons, de la manière dont nous le touchons, de la personne qui le touche et du contexte dans lequel le contact se produit. Les travaux récents montrent également que la possibilité laissée au cheval de contrôler son accès au contact modifie ses comportements.

Le toucher n’est donc peut-être pas un geste que nous adressons simplement au cheval. C’est une interaction.  Pour conclure, la question la plus intéressante n’est finalement pas : « comment toucher un cheval ? » mais « que fait le cheval de ce que je lui propose ? »

Et pour répondre, il faut ralentir. Regarder. Attendre. Et accepter que, parfois, la meilleure manière d’entrer en relation avec un cheval commence par ne pas le toucher tout de suite.

Et l’odorat avant tout

Pour un cheval, une manière prioritaire de rentrer en relation avec un autre cheval ou avec un être humain est l’odorat. Lui proposer le temps dont il a besoin pour sentir le dessus de la main est une manière de lui laisser l’espace du choix, l’espace suffisant pour l’entrée en relation.

Et il y a plus que l’odorat. La cohérence (ou la non-cohérence) cardiaque dans laquelle l’humain se trouve est fondamentale comme vecteur de relation. De l’état intérieur de la personne qui touche dépend la qualité de la relation acceptée par le cheval.

Et quand le cheval et l’humain ont tissé une relation respectueuse depuis de nombreuses années, cela saute aux yeux et permet de belles aventures en équicoaching. Obtenir la collaboration des chevaux dans ce contexte nécessite de longues années de connaissance mutuelle, une confiance construite patiemment. L’épisode 10 du podcast « La Gardienne des chevaux » illustre la construction de la relation de Marianne Stas avec les chevaux. Et rien de mieux que de venir les rencontrer pour vous rendre compte de la fluidité du lien qui les unit.

Références

Janczarek I, Stachurska A, Wilk I, Krakowski L, Przetacznik M, Zastrzeżyńska M, Kuna-Broniowska I. Emotional excitability and behaviour of horses in response to stroking various regions of the body. Anim Sci J. 2018 Nov;89(11):1599-1608. doi: 10.1111/asj.13104. Epub 2018 Aug 28. PMID: 30155991.

  • Objectif : Examiner l’excitabilité émotionnelle et le comportement des chevaux lorsqu’ils sont caressés ou effleurés sur différentes zones de leur corps, afin de déterminer quelles régions sont perçues comme une récompense ou un stimulus positif.
  • Méthodologie : Les chercheurs ont étudié 30 chevaux adultes (15 chevaux de sang chaud et 15 poneys, comprenant des hongres et des juments). Après un premier test face à un objet inconnu, chaque cheval a été caressé pendant 5 minutes de chaque côté, sur l’une des cinq zones corporelles définies, et ce durant 5 jours consécutifs. Leurs fréquences cardiaques et variabilités de la fréquence cardiaque (VFC) ont été mesurées au repos et durant les tests pour évaluer leurs émotions.
  • Résultats clés : Les réactions comportementales et physiologiques varient selon le sexe, le type de cheval et la zone touchée. Caresser la tête s’est révélé être bénéfique et apaisant pour les chevaux (chevaux de sang chaud comme poneys). En revanche, le contact sur le tronc (le corps) doit être abordé avec plus de prudence, car il peut provoquer des variations de stress selon les individus. Les effets positifs du caressage étaient plus marqués chez les chevaux naturellement calmes au repos.
  • Conclusion : Toutes les zones du corps du cheval ne procurent pas le même niveau de confort ou de récompense lors d’une interaction tactile. Pour optimiser le bien-être et la relation avec l’animal, les soigneurs doivent privilégier les zones positives comme la tête et adapter leurs gestes au tempérament individuel du cheval.

Scopa C, Greco A, Contalbrigo L, Fratini E, Lanatà A, Scilingo EP, Baragli P. Inside the Interaction: Contact With Familiar Humans Modulates Heart Rate Variability in Horses. Front Vet Sci. 2020 Nov 30;7:582759. doi: 10.3389/fvets.2020.582759. PMID: 33330706; PMCID: PMC7734029.

  • Objectif: Evaluer l’impact psychologique et physiologique de la relation humain-cheval, en observant comment les chevaux catégorisent les humains (comme stimulus positif, négatif ou neutre) et comment la familiarité avec le soigneur influence leurs émotions.
  • Méthodologie : Les chercheurs ont mesuré la variabilité de la fréquence cardiaque (VFC ou HRV) des chevaux, un indicateur physiologique qui permet d’analyser l’activité de leur système nerveux autonome face au stress ou à l’apaisement. Ils ont comparé les réactions des chevaux lors d’interactions avec des personnes familières versus des personnes inconnues.
  • Résultats clés : Le contact avec un humain familier module positivement la variabilité cardiaque du cheval. L’étude démontre que les chevaux sont capables de reconnaître individuellement les humains et que la présence d’une personne connue favorise un état de calme ou une meilleure régulation émotionnelle.
  • Conclusion : Ces résultats confirment que la familiarité de l’humain est un élément clé du bien-être animal. Ils apportent des preuves scientifiques quantifiables utiles pour améliorer les pratiques de soin, l’équitation et les interventions de médiation équine (équithérapie).

Sarrafchi, A., Lassallette, E., & Merkies, K. (2025). The effect of choice on horse behaviour, heart rate and heart rate variability during human-horse touch interactions. Applied Animal Behaviour Science290, 106698.

  • Objectif : Évaluer comment la notion de choix (liberté d’interaction) influence le comportement, la fréquence cardiaque et la variabilité de la fréquence cardiaque (VFC) des chevaux de thérapie (médiation équine) lorsqu’ils sont touchés par des humains.
  • Méthodologie : Les chercheurs ont analysé les réactions de 10 chevaux de thérapie soumis à deux conditions d’interaction différentes avec 49 participants humains (expérimentés ou non) :
    • Le contact forcé (Forced touch) : Le cheval était attaché pendant 4,5 minutes, et l’humain devait obligatoirement toucher 3 zones corporelles (cou/épaule, corps, arrière-main) selon 3 techniques (tapotement, caresse, grattage) toutes les 30 secondes.
    • Le choix libre (Free-choice touch) : Le cheval n’était pas attaché et restait entièrement libre de choisir de s’approcher, de s’éloigner ou d’initier le contact.
  • Résultats clés : Les chevaux montrent nettement moins de signes de stress et davantage de comportements calmes lorsqu’ils disposent du libre choix de participer ou non à l’interaction tactile. Le fait de pouvoir accepter ou refuser le contact régule positivement leurs indicateurs physiologiques et cardiaques. L’étude souligne également l’importance d’isoler à l’avenir le type de toucher des effets stricts du choix en lui-même.
  • Conclusion : Offrir du contrôle et le choix de s’engager ou non améliore drastiquement le bien-être des chevaux de thérapie. Cela permet non seulement de développer une relation de confiance plus forte, mais cela sécurise et valorise également les séances de médiation équine pour les patients humains.